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Haut-Karabagh: Etat Fantôme ? Etat de fait.






Balloté entre les différents empires au cours des siècles, rattaché à l'Arménie puis à l'Azerbaïdjan à la création des Républiques Socialistes du Caucase, indépendant mais non reconnu à l'issue du conflit avec l'Azerbaïdjan, le Haut-Karabagh essaye finalement de se construire un Etat depuis quelques années en parallèle des négociations sur son statut. Pendant que dans les coulisses du groupe de Minsk on joue sur les mots, jongle avec les textes du droit international et nie les évidences; les institutions se construisent, les arméniens repeuplent les anciennes zones azéries et le terme de facto prend tous les jours de plus en plus de sens




Depuis une semaine, la République du Haut-Karabagh se prépare à fêter ses vingt ans. Sur les places et principaux axes urbains, les travailleurs en blouse orange ont taillé les quelques buissons et dépoussiéré les routes crevassées à coup de pelles et de balais en paille. D'immenses affiches et banderoles patriotiques ont été placardées ou accrochées dans les rues. Et le drapeau du Haut-Karabagh caresse celui d'Arménie à chaque réverbère. Entre les deux étendards, une seule distinction : un chevron blanc pyramidal pour signifier la séparation du peuple Arménien en deux pays. Une âme en deux corps » résumait Arthur Mkrtchian, premier président de la République du Nagorno-Karabagh (en russe) ou « jardin noir montagneux ».

Ce 2 septembre 2011, toutes les régions vivent au rythme des célébrations, des villages les plus reculés qui jouxtent la frontière Arménienne aux communes proches de la ligne de front qui sépare le Haut-Karabagh de l'Azerbaïdjan. A 10h, les habitants se sont réunis sur la place centrale. Le temps d'une marche solennelle, le bruit des Rangers a couvert celui des talons aiguilles. Et sous la fanfare militaire, on a déposé une fleur au pied du mémorial ou dans les bras d'un héros statufié. L'indépendance du Haut-Karabagh c'est comme notre naissance à chacun », explique Karen Mikachian, jeune entrepreneur de la capitale, Stepanakert. On se doit de la fêter comme notre propre anniversaire, avec une belle table, en portant des toasts, en famille... ». Depuis quelques jours le trentenaire vit avec sa femme et ses parents dans un grand appartement neuf et confortable du centre-ville, en attendant la fin des travaux du sien, à quelques mètres de là. Les murs fraîchement tapissés sont encore vierges de décoration et l'écran plasma n'a pas encore quitté son film plastique. La table basse, elle, déborde de douceurs sucrées et de liqueurs locales servies dans une vaisselle raffinée. Les Mikachian sont parmi les mieux lotis du pays. Tous les quatre ont un bon travail, des revenus stables et du cash grâce aux bénéfices de leurs deux Internet café. Tout ce que nous avons obtenu est le résultat d'années de travail », précise Karen. Lui avait 11 ans quand la guerre a éclaté. Il se souvient ces années de cohabitation « cordiale » avec les Azéris, avant le chaos. Je n'avais pas de copain turc (ici c'est comme ça qu'on les désigne). Nous étions dans des écoles séparées ». A la fin des années 1980, les Arméniens du Haut-Karabagh dénoncent la politique d'« azérification » de cette région placée sous l'autorité de l'Azerbaïdjan. En cause : la présence Arménienne sur le territoire, tombée de 98% à 75% en 70 ans de régime soviétique, le déni de la culture arménienne et l'interdiction de pratiquer leur chrétienté. Des manifestations commencent, bientôt suivies de représailles. C'est le début de l'escalade. Nous n'avons pas quitté la ville », reprend Tonia, la mère, professeur de littérature. Cette femme aux faux airs de Jackie Kennedy avec son brushing impeccable et sa robe rouge près du corps, participe avec enthousiasme à la conversation. Souriante, impassible, elle raconte ces mois sombres, éloignée de son mari, ses deux enfants sous le bras. Nous avons attendu dans les caves. Quatre ans sous les bombardements ». Elle pose sa tasse de thé : « Ici nous étions des soldats comme les autres ».

La guerre s'est officiellement terminée avec le cessez-le-feu de 1994, mais depuis, on se tient toujours en joue aux frontières. Le président en fonction, Bako Sahakian, ne cesse de le répéter : la sécurité nationale demeure la priorité. Sur la ligne de front, au pied des montagnes, une bande de gamins en casque, fusil et gilet par balle, patrouille en silence au milieu des tranchées. Dans l'abri qui leur tient lieu de chambre, quatre jeunes militaires nous accueillent les bras ballants, le sourire au coin des lèvres. Devant leur chef, ils remettent vite leur casquette et se raidissent un peu, pour la photo. Servir à l'Armée est une fierté pour les enfants du pays qui s'engagent sur le front de 18 à 20 ans. Pourtant, l'ennemi Azéri ne se fait pas oublier. L'an dernier il a officiellement tué 25 soldats du Haut-Karabagh. Fort de ses revenus pétroliers, l'Azerbaïdjan n'hésite pas à violer le cessez-le-feu et rappelle à chaque occasion sa supériorité économique. Selon son président, Ilham Aliyev, le budget militaire du pays aurait vingtuplé en six ans, atteignant le niveau du budget total de l'Arménie qui encadre et finance l'Armée du Haut-Karabagh. Aujourd'hui l'International Crisis Group envisage, parmi divers scénarios probables, un retour de la guerre en 2012. Les conséquences régionales seraient dévastatrices » assurent les experts. Qu'ils essaient un peu ! », lance-t-on, railleurs, ici et là, comme pour conjurer le sort. Dans le pays, toutes les familles se sont battues pour obtenir ce territoire pas plus gros qu'un département français. La guerre avait duré 5 ans, tué 30 000 personnes, fait plus d'un million de réfugiés. Alors ici, personne ne se laisse décourager par le bruit qui gronde à la porte. On fait confiance à la République qui, lentement mais sûrement, poursuit ses efforts de reconstruction.

Vingt ans après sa déclaration d'indépendance, le Haut-Karabagh dispose d'un appareil étatique ultra-complet : palais présidentiel, assemblée nationale, ministères, préfectures de région, mairies, armée, police et tribunaux. Pourtant, le jeune Etat vit toujours sans reconnaissance internationale. Il aurait d'ailleurs beaucoup de mal à se développer tout seul, sans la coopération avec « sa mère patrie », l'Arménie, et l'aide colossale de la diaspora. Sur les façades d'écoles, d'églises et de monastères, au pied de tronçons de routes et à l'entrée de villages, une plaque d'honneur détaille le nom des mécènes. Le fonds arménien verse ainsi près de 15 millions de dollars par an pour la construction ou rénovation d'infrastructures et d'édifices religieux à travers le pays. Sans oublier les 10 millions de dollars annuels d'aide humanitaire octroyée par le Congrès Américain via l'Arménie.

Cette relation ambiguë entre l'Arménie et le Haut-Karabagh est inhérente à l'histoire de la République. Tôt ou tard il faudra qu'une réunification se réalise », déclamait Arthur Mkrtchian en 1991. Aujourd'hui, le discours officiel a changé. Question de stratégie. A l'image des autres « Etats fantômes » comme l'Abkhazie, la Transnistrie ou l'Ossétie du Sud, le Haut-Karabagh parle désormais d'auto-détermination des peuples. Un principe de droit international qui s'oppose à celui d'intégrité territoriale défendu par l'Azerbaïdjan. Aussi, à propos du rattachement avec l'Arménie, le président Bako Sahakian l'assure : « cette option ne fait pas partie de nos analyses ». Nous avançons d'un pas ferme et notre travail consiste à obtenir la reconnaissance internationale de notre indépendance ». Un langage diplomatique qui sied mieux au groupe de Minsk de l'OSCE, cette cellule d'experts qui tente en vain depuis 19 ans d'apporter une solution pacifique au conflit. Dans le Haut-Karabagh, on s'est donc constitué sans attendre de vivre en paix. Mais les blessures sont longues à panser. Partout dans le pays, les grues tutoient les gravats. Bâtiment neuf contre immeubles délabrés. L'eau et l'électricité sont loin d'arriver à toutes les portes et le goudron fait cruellement défaut dans certaines régions.

A Chouchi, la troisième ville du pays, juchée sur sa falaise, le paysage demeure inégal. Au milieu des immeubles gris et chancelants, quelques édifices neufs ont vu le jour : écoles, bibliothèque, centres culturels, hôtels, et une grande église qu'on vient visiter d'Arménie. Ici même, trois ans plus tôt, 700 couples en blanc descendaient, tour à tour, jusqu'à l'autel, accompagnés de 10000 convives. Cette idée folle d'un mariage d'envergure nationale est à l'initiative d'un Karabaghtsi exilé en Russie : le millionnaire Levon Hayrapetian. Pour encourager les habitants, il offrait pas moins de 1000 dollars par couple marié plus une vache pour les habitants des villages. Un brin mégalo, soit. Mais dans le pays, la question du mariage est prise très au sérieux. C'est avant tout l'affaire du gouvernement qui a fait du repeuplement un axe majeur de sa politique. L'Etat a donc suivi l'exemple. Aujourd'hui, il se fend de 1000 dollars par mariage, 3000 pour la naissance du 3ème enfant, 4000 pour le 4ème et les suivants. Au 6ème, c'est le jackpot : la maison. Et pour le 7ème, c'est carrément le mini-bus.

La famille Melikian est un modèle du genre à Chouchi avec sept enfants. Aujourd'hui j'ai cinq futurs soldats », claironne Silva, la mère, qui a appelé un de ses fils Monte, du nom d'un héros de la guerre du Haut-Karabagh. Grâce au programme familial de l'Etat, ils ont quitté leur trois-pièces pour une maison construite pour eux voilà deux ans, dans le quartier bas de la ville, jadis peuplé d'Azéris. A la différence du centre-haut qui bénéficie d'une route neuve, de lampadaires et de feux tricolores en état de marche, les routes sont caillouteuses, sans lumière. En contrebas, les fougères ont envahi les deux mosquées tombées en ruines, sous les tristes vestiges des minarets. Quant à la maison des Melikian, elle s'est très vite révélée inhabitable. Nous aurions préféré obtenir l'argent pour monter un magasin », tempête cette institutrice de 32 ans qui a envoyé de nombreux courriers à l'Administration. En vain. La douche et les sanitaires, non prévus dans les plans, ont finalement été construits dans le jardin. La moisissure se propage sur les murs des deux uniques chambres et les cafards s'invitent sous les matelas. Les enfants sont souvent malades à cause de l'humidité. Seul le jardin nous permet d'améliorer la débrouille », assure Silva. Son mari, Sergueï, blessé deux fois à la guerre, a combattu les Azéris avec son père et ses deux frères. Après 1994, ces derniers se sont exilés en Russie « pour gagner leur vie ». Lui travaille désormais à la prison de Chouchi où il touche un bon salaire. Avec les allocations familiales, les deux époux gagnent juste assez pour nourrir neuf bouches. Toutes les banques nous refusent des crédits. Même pour acheter une machine à laver », explique Silva qui s'inquiète déjà du coût des costumes scolaires, en cours de rétablissement. Quelques jours plus tard, nous la croiserons par hasard au cours d'une visite de l'hôpital de Chouchi. Seule dans une chambre, effondrée. Le médecin venait de lui annoncer sa huitième grossesse. Elle demandera un avortement.

Dans ce pays fier où la ferveur patriotique l'emporte sur une réalité amer, on oublierait presque la tension qui règne à la frontière. La journée du 2 septembre 2011 aura offert aux habitants une occasion de célébrer leur chère République. Sur la scène du stade bondé de Stepanakert, les vedettes de Erevan et les stars de l'Eurovison made in Karabagh se relaieront en costume militaire sur des airs de pop folklorique arménienne saupoudrés de propagande aux accents soviétiques. Jusqu'au feu d'artifice de minuit, militaires et civils auront dansé, chanté dans un même élan, et mis leur quotidien entre parenthèses. Regardez ce que nous avons réalisé en 20 ans », nous interpelait Tonia Mikachian dans un dernier élan. Laissez-nous 200 ans et vous verrez. Nous aurons sans doute notre propre centre spatial pour aller dans l'espace ».


Anaïs Coignac


Reportage publié dans Alternatives Internationales, Causette, Newsweek Japan, etc

Anaïs Coignac a reçu le soutien de la Scam pour ce reportage (Brouillon d'un rêve journalistique).
Anaïs Coignac et Julien Pebrel ont reçu le soutien de la Mairie de Paris pour ce reportage (Paris Jeunes Aventures).
Julien Pebrel a reçu le soutien de Canon (Canon Profifoto Foerderpreis) pour ce reportage.
Julien Pebrel a reçu le prix du Jeune Reporter au Scoop d'Angers, Festival International du Journalisme et le Marty Forscher Fellowship for student pour ce reportage.