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L'Eté Abkhaze.






Considérée comme la perle de la Mer noire, l'Abkhazie est un petit havre qui n'a pas souvent connu la paix. Source de convoitises à travers les siècles, cet Etat des limbes du Caucase se développe aujourd'hui gràce à l'aide de l'envahissante Russie. A 20 kilomètres seulement de Sotchi, où se déroulent les JO d'hiver, cette "Riviera russe" n'a pas fini de faire rêver et de diviser.




D'un bout à l'autre du pays, l'Abkhazie construit son mythe. Selon l'humeur, il prend la forme d'un conte, d'un proverbe ou d'une anecdote, livrée à l'oreille du touriste russe comme on érige un étendard. Une légende se raconte ainsi à qui veut l'entendre: «après la création du monde, Dieu convoqua tous les peuples afin de remettre à chacun un territoire. Les Abkhazes, connus pour leur grande hospitalité, recevaient des invités et ne purent se présenter à l'heure. Quand ils arrivèrent au cénacle, toutes les terres avaient été partagées. Toutes sauf une, la plus belle, que Dieu s'était réservée mais qu'il décida, aux vues des circonstances, d'offrir aux Abkhazes». Un joli conte qui souligne toute la fierté d'un peuple à s'épanouir dans cet écrin qu'on appelle dans tout le Caucase «la perle de la mer Noire», un petit morceau de terre situé au Nord-Ouest de la Géorgie où la nature s'offre en abondance. Ici, les mandariniers, les vignes et les figuiers inondent les jardins. Et sur les avenues côtières, tout près des collines de fougères, les vacanciers posent au milieu des lauriers-roses et des magnolias quand les jeunes mariés se font photographier sous les palmiers. Mais voilà, depuis toujours, cet Eden attise les appétits. Luttes nationalistes, guerres de territoire, ambitions géostratégiques, l'histoire de l'Abkhazie a été marquée par des siècles de conflits.

Loin d'être providentielle, l'obtention de cette région par les Abkhazes en 1993 s'est faîte au prix d'une guerre de sécession de la Géorgie qui a engendré des milliers de morts, de disparus et obligé 200000 habitants, en majorité Géorgiens, à fuir leur foyer presque du jour au lendemain. «Le premier jour de la guerre a été une surprise pour moi, j'ai dû demander contre qui nous allions nous battre», explique Roïn Agrba, tout en sirotant un café glacé au Pingouin, terrasse branchée de Soukhoum, la capitale abkhaze. «J'avais étudié le turc et j'étais préparé à faire la guerre contre la Turquie. Au lieu de ça, je me suis battu ici avec les Turcs contre les Géorgiens». A l'origine des affrontements, Roïn décrit le désir des Géorgiens «d'assimiler l'Abkhazie» après la chute de l'empire soviétique et de faire des Abkhazes, à l'époque minoritaires dans la région, «des citoyens de seconde zone». Lunettes miroir, tee-shirt près du corps, le vétéran quadragénaire pose un regard empreint de «romantisme» selon ses propres termes, sur cette lutte à armes inégales jusqu'à l'arrivée de volontaires des pays voisins. «Nous n'avions pas d'Armée mais des petites troupes. Et nous avons commencé à nous battre avec des cocktails molotovs. C'est comme ça que nous avons pu prendre d'assaut un premier tank et l'utiliser» décrit-il, intarissable sur l'héroïsme des soldats.

Vingt ans après le cessez-le-feu, la guerre demeure dans tous les esprits, des doyens joueurs d'échecs postés sous les palmiers de la brekhalovka à la jeunesse dorée qui parade l'été sur le remblai de Soukhoum. Ici, tous ou presque ont perdu un ou plusieurs membres de leur famille dans les combats. Dans la capitale, la guerre est encore sur les façades d'immeubles frappés par les balles, les trottoirs mangés par les bombardements, les ruines des villas du quartier haut et les promontoires au métal rouillé des plages de galets. Elle est encore sur le monument aux morts et les sépultures de soldats où, couvertes d'un châle noir, les mères viennent se recueillir ou sur ce socle, dépouillé de la statue de Lénine, au pied du morne et imposant bâtiment SovMin, symbole de la victoire. «L'Abkhazie a changé très vite pour correspondre au monde moderne mais ici tout est concentré autour de la guerre. Chacun est affecté par cet héritage et à dire vrai, on ne se sent pas en sécurité», confie Ibragim Chkadua. Il faut dire qu'aux yeux de la communauté internationale, ce pays doté d'un président, d'un gouvernement, d'un drapeau et de tous les attributs habituels d'un Etat demeure une nébuleuse sans statut, protagoniste d'un conflit gelé à l'image de l'Ossétie du Sud ou de la Transnistrie.

La mitoyenne Russie est le seul Etat de poids à l'avoir reconnue en 2008, au sortir d'un nouvel épisode meurtrier du champ de mines caucasien. Elle est désormais bien implantée: à travers le déploiement de soldats aux frontières et la prise en main d'une base militaire au sud du pays, dans le financement par le Kremlin de la réhabilitation d'infrastructures et dans l'octroi de dons de la part de mécènes, notamment originaires d'Abkhazie. Une aide aussi bienfaitrice qu'oppressante car les Abkhazes ont quitté le giron géorgien avec l'espoir d'être indépendants, non pour se jeter dans les bras de Poutine. Au théâtre de Soukhoum, le 26 août 2013, jour du concert philharmonique abkhaze donné en l'honneur des cinq ans de la reconnaissance du pays par la Russie, c'est pourtant bien le président russe que l'auditoire entend en premier via un enregistrement sonore. Son homologue abkhaze, Aleksandr Ankvab, interviendra en second: «même si la Russie est critiquée pour son aide, c'est le seul chemin pour que la paix soit maintenue», se défend-il tandis que sur la promenade du bord de mer, devant une scène de concert éphémère, une foule d'habitants arbore le drapeau abkhaze sur les joues, la poitrine ou au-dessus de la tête. Un emblème soigneusement étudiée: «la main en haut à gauche, c'est pour dire stop à l'ennemi et bienvenu à l'ami. Les sept étoiles représentent les lieux sacrés du pays, les bandes vertes l'islam et les blanches le christianisme», explique Ibragim.

Depuis toujours, les Abkhazes se sont protégés des conflits internes et de l'érosion de leur culture grâce à un code interne appelé «l'apsouara», transmis de générations en générations, y compris dans la diaspora, et censé organiser les relations entre les hommes, aujourd'hui encore. D'autres outils l'ont complété à l'échelle politique. Ainsi, d'après la loi, aucun étranger ne peut acquérir de bien immobilier dans le pays. «Sinon les Russes achèteraient toute l'Abkhazie», craignent les Abkhazes. Mais ceux-ci paient très chers des prêtes-noms ou s'associent à des locaux pour créer des sociétés ou des complexes touristiques. «L'influence de la Russie est nécessaire car ce sont eux qui nous donnent des passeports [russes, sans quoi les Abkhazes ne pourraient sortir du pays, ndlr]. Mais nous ne voulons pas être des invités dans notre propre pays», tente d'éclaircir Alias Tvanba entre deux aboiements musicaux du haut-parleur. Assis dans l'obscure arrière-salle d'un restaurant de la côte touristique, à Gagra, ce trentenaire au calme rassurant veille sur deux jolies fashionistas qui font défiler sur un écran d'Iphone les photos d'elles prises avec frénésie tout au long de la journée. Les trois locaux discutent en Russe, la langue la plus couramment parlée dans le pays, au détriment de l'Abkhaze que la jeune génération ne maîtrise parfois plus. Au fil de la conversation, Alias évoque l'empressement des jeunes du pays à rejoindre en 2008 les rangs de l'armée ossète lors de la guerre-éclair en Ossétie du Sud, mouvement endigué par la police. Lui aussi se dit prêt à défendre son pays en cas de menace. «De l'extérieur, vous pouvez avoir l'impression que les Abkhazes sont souriants, intelligents, mais ils sont surtout combattants».

Au même moment à quelques mètres de là, des centaines de touristes se prélassent sur la plage, entre farniente, brasse et sports de mer. C'est ici à Gagra, qu'à la fin du XIXème siècle, naît l'histoire d'amour du géant russe pour la perle sauvage du Caucase. Ici que le prince d'Oldenbourg, attiré par la beauté de cette ville au climat subtropical, entre mer d'opaline et montagne d'émeraude fonde le «nouveau Nice», station balnéaire pour l'intelligentsia russe. Les hôtels et sanatoriums créés à cette époque verront passer plusieurs générations de touristes entrecoupés par quelques vagues creuses dues aux hécatombes de la Seconde guerre mondiale et de la guerre contre la Géorgie. Staline lui-même a fait construire dans le pays une datcha qu'on aperçoit depuis la mer. A présent c'est la classe moyenne qui fait revivre le tourisme. On la divertit volontiers avec quelques spots à photos très kitschs à l'image du zoo des singes envoyés dans l'espace, à Soukhoum. Depuis 2008, la ligne de train Moscou-Soukhoum a été réouverte, les postes frontières permettent un flux plus important et il est même question d'ouvrir un aéroport dans la capitale pour faciliter le trafic. Les infrastructures qui jalonnent les 220 kilomètres de côtes accueillent désormais jusqu'à un million d'otdixaiouchii, littéralement «ceux qui se reposent» en russe1, soit quatre fois le nombre d'habitants. Aujourd'hui, l'indépendance de ce petit pays estampillé «Riviera russe» n'en est que plus confuse dans la tête des touristes. «Ici on est dans un autre monde. Ce n'est pas la Russie, c'est comme un autre pays», se méprend une vacancière, russe comme 95% des visiteurs de l'Abkhazie. Amoureuse de la région, une comparse y séjourne pour la quinzième fois: «j'ai beaucoup voyagé dans ma vie mais ici, il y a une énergie particulière, c'est un paradis sur terre». A défaut de pouvoir acheter un appartement en tant qu'étrangère, «même Russe !» peste-t-elle, cette employée d'une compagnie pétrolière prend ses quartiers au sanatorium de Gagra, un peu trop défraîchi à son goût. Enroulée dans un paréo à fleurs, la voilà qui se projette dans une vie au décor abkhaze. «Après les Jeux Olympiques de Sotchi, je voudrais venir travailler ici. On va bientôt exploiter du pétrole au large du pays» précise-t-elle.

A quatre-cent kilomètres de là, on rêve aussi à l'Abkhazie. Mais pour les réfugiés géorgiens de la guerre, le décorum a davantage l'allure d'un paradis perdu. Expulsés voilà un an de Tbilissi, la capitale de la Géorgie, par le gouvernement, ils sont plusieurs milliers à croupir dans des immeubles sans âme de la banlieue lointaine, à Rustavi qu'ils appellent «la ville des morts». «Lorsque je pense à quelque chose de bien, c'est toujours en Abkhazie», raconte Marina Beria qui, faute de place, reçoit ses invités chez une voisine ou dans le couloir, au milieu des meubles. «Là-bas, nous vivions, nous respirions. Nous avions deux maisons construites de nos mains, une pour l'hiver et une autre pour l'été, à 500 mètres de la mer. Aujourd'hui nous n'avons plus rien», se lamente-t-elle. En septembre 1993, la sexagénaire a dû quitter l'Abkhazie avec ses trois enfants sous le bras, sans valises ni même un passeport. Son mari les a rejoint plus tard mais ses deux frères, morts dans les combats, ont été enterrés sur place. «Avec les Abkhazes, nous étions comme des frères», rappelle-t-elle, confirmée par ses voisines, persuadées elles aussi de la responsabilité sous-jacente de la Russie. «Cela fait des années que les Russes ont prévu d'obtenir la région», renchérit un réfugié d'un bâtiment voisin. Malgré le poids des morts et l'exil forcé, malgré l'appropriation de leurs maisons par d'autres, chacun continue de croire à un demain quelque part là-bas, dans ce pays qu'ils n'ont jamais cessé de considérer comme le leur. Un pays par trop idéalisé, un jardin d'Eden au mythe destructeur.


Anaïs Coignac