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Sulina, le Far-East Européen.






Au km 0 du Danube, le vieux phare de Sulina n'est plus qu'un symbole. Porte orientale de l'Union Européenne depuis l'adhésion de la Roumanie en 2007, il n'éclaire plus un seul cargo. Au début du siècle dernier, la Mer Noire s'est retirée en contrebas, découvrant quelques parcelles de terrains en friche autour de l'édifice. Au même moment, la Commission Européenne du Danube s'en allait, et avec elle une pléiade de négociants turcs, grecs, allemands, français, lipovènes russes et cosaques ukrainiens. 10 consulats ont descendu leur drapeau. Le français a perdu son rang de langue officielle et la Roumanie a repris ses droits sur ce territoire déserté. C'était en 1939 et depuis, la ville n'a cessé de croire en sa rédemption.





Eté

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Sur l'avenue principale, on les croise dès 9h avec leur ficelle de covrigis* cuivrés à la main, remuant le gravillon de leurs tongs en caoutchouc. A 14h, certains s'agglutinent dans un minibus direction la plage et ses bars disco avant de rentrer revigorés par deux ou trois bains de jambes entre les mini- rouleaux de la Mer noire. Ils reprennent l'avenue en sens inverse, l'unique route vers la ville, un long couloir de pavés imbriqués comme un vieux puzzle sur les parcelles de terre en friche. Au bord du Danube, devant les terrasses en bois vernis et les stands à bijoux des familles tsiganes, d'autres auront passé la journée les orteils dans le vide, à titiller la carpe du bout de la ligne une grande canette de bière au pied du seau.

Parmi les centaines de nouvelles silhouettes dans les rues de Sulina chaque été, Gabriel fait figure de monument. Vingt ans qu'il promène sa bonhomie et rejoue ses meilleures blagues auprès de ses compagnons de ripaille. « Je peux partir sans argent et rentrer saoul chez moi tellement j'ai d'amis ici », s'amuse-t-il, bombant le ventre qu'il a gros comme une barrique. Fidèle aoûtien, il vient s'oxygéner là avec sa tribu dans le petit pavillon qu'il a retapé de ses mains, avant de repartir deux semaines plus tard vers le béton de Bucarest. Ici, sous la tonnelle de roseaux, s'organisent à toute heure de belles tablées. Amis et voisins viennent y manger du poisson grillé et des brochettes cuites au barbecue, en bénissant la douceur de l'été de leur verre de vin blanc coupé à l'eau. Lui et les siens chérissent l'atmosphère paisible de ce petit havre du bout de l'Europe, ces plages protégées et les rivages sauvages du Delta estampillé patrimoine mondial de l'Unesco. L'exact antithèse de Constanza, le Saint-Trop' roumain à quelques miles de là. Depuis quelques années pourtant, le tourisme s'intensifie à Sulina, perçu comme la planche de salut d'une ville isolée par le Delta et marquée par les désillusions du post-communisme. Il n'y a qu'à observer l'activité sur le quai à l'heure des débarquements : l'afflux de jeunes gens prêts à décharger les marchandises après avoir reluqué le décolleté des vacancières, la valse des taxis et des charrettes à cheval rangées à touche-touche comme sur un parking de grande surface et l'agitation des ménagères en fichu, désormais trilingues pour louer une chambre en demi-pension. Et tous ces hommes qui, plus loin, traînassent devant leur barque à moteur vaguement relookée en bateau d'excursion, pour mieux renseigner le touriste. Ici plus qu'ailleurs, les chiffres du chômage sont féroces, renforçant la nostalgie du despote Ceaucescu et l'exil forcé des enfants du pays. « Je suis partie parce qu'on n'avait rien à m'offrir ici », explique Antonia, plantureuse brune aux yeux cachés par une paire de solaires mouche. Le décès de la grand-mère maternelle a précipité le retour des proches dans la maison familiale que l'on se refuse à mettre en vente, comme l'aveu détourné de l'infinie tendresse pour ces lieux forcément chargés de souvenirs. Mais d'ici deux jours, chacun repartira. Antonia pour les Caraïbes, sa soeur pour l'Espagne, leurs parents pour un ailleurs en Roumanie.

A présent, l'été touche à sa fin. L'orage de la nuit dernière, qu'accompagnaient les bagarres des chats du quartier, a laissé un silence enveloppant. Dans les rues en terre et sans trottoirs, d'immenses flaques barrent le passage tandis que l'eau s'est infiltrée jusque dans les façades en bois et en brique. Sur l'esplanade, les étals sont restés sous leur bâche et les parasols fermés. La fanfare serbe a pris le premier bateau avec l'essaim de jeunes du camp de vacances, si bien qu'en ce début de matinée, on ne croise guère plus de touristes qu'au fond des bars. Même les chiens ont fui la ville, laissant la place aux crapauds avant l'heure. Désormais, chacun sait la saison terminée malgré l'illusion offerte par ces visages inconnus qui se profilent encore au sortir d'un bateau. Les derniers touristes à quai eux, tirent sur ces quelques instants de répit avant la traversée vers le continent. Dans leur regard embué, on peut lire le spleen des vacances réussies et deviner déjà la promesse d'un retour.



Hiver

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Les touristes sont partis et avec eux, les sourires des vacancières. Le peintre Cristian ne dessine plus que les trognes déconfites des marins fraîchement débarqués qui s'assoupissent près d'un comptoir le gosier épongé. Dans son carton à dessin, les gouaches de paysages du Delta ont rejoint les fusains d'arbres décharnés en attendant la promesse d'un mur accueillant. Lui qui vivote au fil des saisons, grâce aux menus services rendus aux tous-venants, ne court plus à l'embarcadère à l'affût d'un négoce. Il traîne sa nonchalance à travers le quartier animé de la ville, suivi de près par « Loulou », un rase-mottes à 4 pattes sédentarisé devant la baraque à Kebab.

L'île du Danube a retrouvé un rythme de croisière. Les marchands de nuitées n'attendent plus que le téléphone sonne. Par habitude, certains alpaguent encore au hasard les rares visages inconnus mais c'est sans grande conviction. Les hôteliers vivent des quelques chambres louées à la semaine par les ouvriers des villes voisines qui viennent aménager les artères touristiques avant le printemps suivant. L'affable propriétaire de la pension familiale à l'angle de la 4ème rue s'est transformé en chef de chantier autoritaire qui distille ses ordres du petit doigt. Avant 18h, il rentre chez lui goûter aux gâteaux crémeux de sa femme, la matronne Cristina, qui s'insurge devant son poste de télévision contre le laxisme du président Basescu. Anciens cadres de Tulcea, les deux retraités coulent des jours heureux à Sulina. Mais les hivers sont moins confortables pour les locaux qui n'arrivent pas toujours à tromper leur baisse d'activité. Les bateaux-relais vers le continent n'embarquent plus que les insulaires. Le rameur diminue ses trajets quotidiens d'une rive à l'autre du Danube. Et les barques à moteur, un temps consacrées aux promenades des estivants, sont réemployées pour la pêche. Les taxis aussi fonctionnent à régime réduit. Le jour, ils ne transportent guère plus que les habitants jusqu'au marché puis raccompagnent les hommes ivres jusque chez eux, à des heures avancées de la nuit. Car on boit toujours le soir à Sulina, autour d'un billard ou d'une partie de fléchettes, en écoutant du rock ou du mynele, dance commerciale aux accents turco-tsigane. Des jeunes endoloris par l'alcool flambent leurs derniers Leu pour éponger leur lassitude. Ils croisent les rares marins turcs ou égyptiens de passage qui rentrent se coucher avant les autres dans leur cargo hiératique comme posé sur l'eau.

A la tombée de la nuit, les ruelles ne sont plus éclairées derrière l'esplanade principale. L'air est doux, humide et opaque. Le Danube se cache sous un manteau de brume épaisse qui recouvre les berges et étouffe les rires des passants. On n'entend plus que le léger clapotis autour des chalutiers et on distingue à peine la silhouette des bâtisses de l'autre côté du fleuve. Ici, chacun compte les jours avant noël et le retour des proches exilés ou partis étudier. Le temps d'un hiver, la ville somnole. Et la vie à Sulina prend des allures de rêve éveillé.


Anaïs Coignac


Reportage publié dans Private - International Review of Photographs, Vision Magazine et Rhythms Magazine
Ce reportage a reçu la Bourse Professionnelle du Festival Photo de Mer à Vannes en 2013.
Julien Pebrel a reçu le prix des Espoirs François Chalais du Jeune Reporter pour ce reportage en 2010.